veronique

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ARGUETTE

QUATRIEMZE EPISODE

 

 

"Arguette" - 4e épisode : L'hospital de Vielha

Et ils partirent tous les deux dans le matin, d'un pas ferme et joyeux. Comme le chemin leur paraissait beau tout à coup ! Le soleil levant faisait étinceler les pelouses recouvertes d'une légère gelée, il caressait les cascades qui tombaient du haut des rochers. Il y avait des colchiques et des pâquerettes dans les prés. Le Port paraissait tout proche, les sapins semblaient grimper à l'assaut de la montagne dont les pics déjà enneigés découpaient de si jolis contours sur le ciel bleu1.

Les six heures de chemin jusqu'à l'hospice leur parurent vraiment courtes. Ils n'étaient pas fatigués lorsque, après avoir mis Arguette à l'écurie, Bon-Papa se présenta à la salle commune.

C'était une grande salle, blanchie à la chaux, avec une énorme cheminée où des arbres entiers se consumaient. Sur les bancs de pierre qui entouraient l'âtre, une vingtaine de voyageurs se restauraient en attendant la caravane qui partirait le lendemain à l'aube.2

Parmi eux se trouvait un négociant en vins de Saint-Béat qui revenait d'une tournée dans le sud de l'Espagne et paraissait très pressé de rentrer chez lui. Bon-Papa aussi !

Autrefois, au Val d'Aran, tout le monde parlait français3 et Monsieur Pierre Lacaze fut tout heureux de rencontrer quelqu'un qui lui répondait dans sa langue et, de surcroît, n'habitait qu'à une dizaine de kilomètres de chez lui.

Il apprit à mon grand-père qu'il avait quitté sa famille depuis plus d'un mois. II avait pris le train à Marignac, via la Tour de Carol et Malaga. Sa tournée s'étant achevée à Lérida, il avait choisi de rentrer par le Val d'Aran, pensant ainsi raccourcir son voyage, car il aimerait bien rentrer chez lui, au plus tôt. Bon-Papa aussi ….! et à son tour il raconta son histoire, ce qui mit tout le monde en gaieté.

Il vint une idée à Monsieur Lacaze :

« Vous n'êtes pas fatigué, moi non plus, vous connaissez la route, la vache aussi. Il fait beau, si nous partions ?

- Il y a un moment que j'y pense, dit Grand-Père, mais vu l'heure tardive, je n'osais vous le proposer. C'est entendu, nous partons. »

Les haltes dans les montagnes étant prétexte à de joyeuses ripailles (à l'époque on n'était pas pressé), personne ne voulut se joindre à eux.

« Attention, dit le patron du refuge, le temps va changer. II fera mauvais bientôt !... »

Sur le seuil, tous ses sens en éveil, Bon-Papa, regarda soucieux vers le Pic de Moullières au fond de la Vallée de la Noguera Ribagorzana4. Quelques nuages venant du nord se heurtaient contre ses flancs. Tout le monde sait ici que le mauvais temps vient du côté de la France. En se dépêchant, il est possible de passer le Port Vieil5 et de rejoindre le refuge de l'autre côté de la montagne.

« Si on ne se presse pas, demain il sera trop tard et Dieu seul sait pendant combien de temps nous risquons d'être bloqués ici avant que le beau temps ne revienne. Il ne faut que deux heures pour atteindre le Col ... il est plus de deux heures de l'après-midi … Avant que la nuit ne s'installe et que la tempête se déchaîne, nous serons en lieu sûr. »

Le valet sort Arguette de l'étable. Elle a compris qu'ils vont repartir et elle manifeste son approbation en balançant la tête et en poussant de joyeux beuglements.

Rapidement, ils attachent leurs bagages et la mallette de Monsieur Lacaze entre les cornes de la vache et avec une lanière de cuir. Ils n'auront pas à les porter.

Avec sa grosse veste de "bureu"6 soigneusement pliée sur son avant bras, son gros pantalon de velours côtelé serré à la taille par une longue 'facha"7 noire et ses gros souliers cloutés, Bon-Papa est bien équipé pour affronter la montagne et la tempête. II ajuste son béret sur le front, comme seul les Aranais savent le faire, prend la "guillade"8 et lance :

« Arguette à caso !9.. »












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Notes:
1. "le port... les pics déjà enneigés":
Les marcheurs remontent la vallée de la Noguera Ribagorzana. Ils sont au cœur de la chaîne pyrénéenne, sous les "3 000" entre les massifs de la Maladeta, à l'Ouest et d'Aigüestortes à l'Est. Vers le Nord, la barre où culmine le Tuc de Vielha forme un mur qu'il faut contourner pour passer de l'autre côté des Pyrénées...
2. "l'hospice": il a été édifié en 1192 par Alphonse III d'Aragon pour servir de refuge aux caravaniers avec leurs mulets chargés de victuailles et autres objets de commerces et aux bergers accédant aux pâturages du versant du luchonnais.
3. "autrefois, au val d'Aran, tout le monde parlait français...": en fait, autrefois en val d'Aran comme en Haut-Comminges, tout le monde parlait le même dialecte, le gascon pyrenenc. Il figure entre autre dans les textes administratifs. C'est une des langues de l'hexagone qui résiste bien à la francisation. Au début du XIXe s. où se passe l'histoire d'Arguette, le gascon est la langue usuelle de l'ensemble de la société commingeoise, mis à part les notables. M. Lacazes, négociant en vin à St-Béat, figure du notable local, s'adresse en français au paysan rencontré; lequel, comme nombre de ses congénères, est bilingue. M. Lacazes avait dû être à l'école de l'instituteur Dupleich, activiste de la langue nationale.

4. "le Pic de Moullières au fond de la Vallée de la Noguera Ribagorzana":
de l'Hospice, où ils font étape, c'est la seule trouée à l'Ouest d'où déboule la Noguera Ribagorzana qui permette d'apercevoir les nuages s'accrochant au Nord (Pic de Molières, 3 010 m).
5. "Port Vielh": on parle ici du Port de Vielha (2470 m), le col vers le versant nord; à ne pas confondre avec le petit col qu'ils longeront auparavant, nommé Port Vielh de Hòro (Vieux passage du goufre); le horau (houraou), signifiant trou ou gouffre. A ce propos remarquons que des hòro transformés en tòro ou taureau se promènent sur la chaîne de manière incongrue, le trou du tòro (le trou du trou) étant un fameux exemple de détournement pléonastique par nos cartographes patentés. Le passage du ... port (passage) ne nous semblant pas plus inventif.
6. "bureu" : (prononcer "buréou"), toile de bure, de burra, le vêtement confectionné avec cette étoffe. L'étymologie de ce mot n'est pas très claire. Le bureu est porté par les bergers.
7. "facha"
: en graphie gasconne "faisha", la ceinture d'étoffe qui entoure la taille et coince le vêtement. Certaines personnes âgées en portent encore, au moins pour les fêtes, et on en voit toujours sur les danseurs "folkloriques".

8. "guillade" : entendre "aguillade"; de agulha, aiguille (aculeam latin) donnant agulhon (prononcer "agülyou"), l'aiguillon, et en particulier l'aiguillon du bouvier, dit agulhada (francisé "aguillade").
(Classiquement, le suffixe -ada venu des langues romanes sert à former "des noms collectifs, des noms indiquant un produit, exprimant une action ou le résultat d’une action".)
Ce sont les Agulhas, et autres Agudes qu'on retrouve sur nos sommets...).

9. "a caso":
pour rappel, le "a" final gascon est toujours très ouvert, les français du nord le prenant pour un "o" ainsi que les espagnols, d'où cette graphie hybride et contaminée. En fait il faudrait écrire "casa" en prononçant bien "o<" (o ouvert final); presque un "e", comme agulhada ou faisha. Qui le sait hors nous-mêmes ? Il faut avouer que la graphie fait l'objet de nombreuses discussions depuis longtemps.

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